Le lendemain que je ne possède pas
Je remets parfois à demain une parole juste dont je connais déjà la nécessité. J’attends pour demander pardon, pour cesser un tort, pour reprendre une prière négligée. Le lendemain devient alors une étendue que je m’accorde sans savoir si elle me sera donnée.
An-Nāziʿāt, sourate mecquoise, m’apprend à regarder ce que je fais de cette attente. Ses serments, le récit de Moïse et de Pharaon, la création et les deux demeures me ramènent à une même responsabilité : accueillir l’appel présent et mettre une limite au désir qui voudrait toujours différer.
Cinq serments mettent la lecture en mouvement
L’arrachement, le dégagement, la traversée, le devancement et la conduite de l’ordre se succèdent dans l’ouverture (1–5). La diversité des lectures de ces serments laisse à leurs images toute leur amplitude ; j’en reçois ici le mouvement et la cadence.
Quelque chose avance sous un ordre qui me dépasse. Le temps ne devient pas immobile parce que mon attention s’en détourne. Je peux encore orienter ma marche dans ce qui m’est donné aujourd’hui.
Le tremblement atteint les cœurs et les regards
Une secousse survient, suivie d’une autre ; des cœurs palpitent et leurs regards s’abaissent (6–9). Le bouleversement passe de l’événement aux êtres qui le rencontrent.
Rājifah et wājifah sont proches à l’oreille, avec des racines distinctes. Cette proximité me fait sentir combien ce que je croyais lointain peut atteindre le lieu le plus intime de ma vie. Le Jour cesse d’être une idée que je maintiens hors de moi.
Un abaissement subi, une crainte accueillie
Les regards abaissés de la scène initiale reviendront dans ma lecture de la crainte proposée à Pharaon, de la leçon offerte et de l’avertissement final (9, 19, 26, 45).
Khushūʿ et khashya ne sont pas une même racine. Leurs sens voisins ouvrent pourtant deux moments : reconnaître maintenant la grandeur du Seigneur, ou rencontrer ensuite une réalité devant laquelle la prétention ne tient plus. La crainte choisie peut m’apprendre une humilité qui libère.
Le retour jugé comme une perte
Ils demandent s’ils seront ramenés à leur état premier, alors qu’ils seront des os décomposés ; ils déclarent que ce serait un retour perdant (10–12). L’objection se prolonge en un jugement sur ce que cette résurrection leur ferait perdre.
J’y reconnais la difficulté de recevoir une vérité qui remet ma position en question. Il m’arrive de chercher ce qu’une réponse protégera de moi avant de chercher si elle est vraie. La sourate m’invite à laisser la question devenir disponibilité.
Une seule injonction suffit
Une seule injonction, et les voici sur la plaine découverte (13–14). La brièveté de la transition répond à la succession des objections.
Les mots qui tentaient de tenir le retour à distance ne ralentissent pas sa venue. Je peux aujourd’hui demander à comprendre et accomplir un pas ; je ne peux me donner le pouvoir de suspendre la rencontre jusqu’à ce que mon refus soit épuisé.
Le récit vient comme une question
Le récit de Moïse t’est-il parvenu ? (15) Après la force de la scène, cette question ouvre une autre manière d’entendre.
Le passé devient proche, offert à ma méditation. Je suis invité à regarder une réponse humaine se former, depuis l’appel reçu jusqu’à la prétention qui refuse sa limite. Le récit éclaire ce que mon propre cœur peut encore accueillir.
Le Seigneur appelle dans la vallée sacrée
Son Seigneur appelle Moïse dans la vallée sacrée de Ṭuwā, puis l’envoie vers Pharaon, qui a transgressé (16–17). Le lieu du récit est nommé, la mission aussi.
La sainteté du lieu m’invite au recueillement devant une parole reçue. Moïse porte ensuite une invitation qui vient de son Seigneur. La mission naît d’une écoute avant de devenir parole adressée à autrui.
Voudrais-tu te purifier ?
﴿فَقُلْ هَلْ لَكَ إِلَىٰ أَنْ تَزَكَّىٰ﴾
Dis : voudrais-tu te purifier ? (79:18)
La transgression a été nommée, et pourtant l’invitation demeure ouverte. Pharaon est appelé à une purification à laquelle il peut consentir.
Je reçois dans cette douceur une gravité particulière. Le rappel ne me réduit pas au tort que j’ai commis ; il m’appelle à changer. Répondre commence lorsque j’accepte de laisser une parole vraie atteindre ce que je protégeais en moi.
La guidance conduit à ton Seigneur
Moïse propose de le guider vers son Seigneur, afin qu’il Le craigne (19). Purification, guidance et crainte se suivent dans une même direction.
Ton Seigneur : Celui vers qui Pharaon est appelé est aussi Celui dont il dépend déjà. L’invitation rend cette relation reconnaissable. Le retour ne demande pas de fabriquer une autre existence, mais de vivre la mienne dans la vérité de sa dépendance.
Le signe montré reçoit le refus
Moïse lui montre le grand signe ; Pharaon dément et désobéit (20–21). Le récit unit ici voir, refuser et agir contre la parole reçue.
L’évidence ne m’épargne pas la responsabilité de ma réponse. Je peux avoir compris quelque chose et continuer à lui résister. La purification commence aussi dans ce passage discret du savoir reconnu au geste consenti.
Un effort peut accompagner le détournement
Il tourne le dos en s’activant (22). Yasʿā nomme l’effort ; adbara lui donne ici sa direction.
Le travail et le mouvement peuvent servir le bien. Dans cette scène, ils accompagnent le refus du signe. J’examine donc moins la quantité de ce que je fais que sa destination : mon activité répond-elle à ce que j’ai compris, ou m’occupe-t-elle assez pour que je puisse l’éviter ?
L’ordre conduit et Pharaon se détourne
Les mudabbirāt de l’ouverture et le verbe adbara du récit appartiennent à la racine d-b-r, avec des sens distincts (5, 22). Conduire une affaire et tourner le dos se rencontrent dans la même sourate.
Ce voisinage me rappelle qu’un détournement humain ne défait pas l’ordre divin. Je peux refuser une direction qui m’est montrée ; je demeure une créature au sein de ce que je ne gouverne pas.
Deux appels, deux paroles
Le Seigneur avait appelé Moïse ; Pharaon rassemble puis appelle à son tour (16, 23). La racine du cri d’appel revient, mais ce qui est transmis change.
L’un ouvre une mission qui conduit vers le Seigneur. L’autre prépare l’affirmation de Pharaon : je suis votre seigneur le plus haut (24). Je peux rassembler des voix autour de moi et pourtant m’éloigner du vrai. Le nombre de ceux qui m’écoutent ne décide pas de la justesse de ma parole.
Le je s’élève puis redevient un être saisi
Au verset 20, Pharaon reçoit le signe montré. Il devient ensuite le sujet des verbes du refus : il dément, désobéit, se détourne, s’active, rassemble, appelle et déclare. La parole culmine dans je (21–24).
Puis Allah le saisit (25). Le sujet divin est nommé, et Pharaon redevient le destinataire d’un acte qu’il ne maîtrise pas. Sa puissance proclamée rencontre la dépendance qu’elle avait tenté de recouvrir.
Une souveraineté qui demande un public
Pharaon déploie effort, rassemblement et proclamation pour soutenir son je (22–24). Une seule injonction suffisait pourtant à faire paraître les êtres sur la plaine du rassemblement (13–14).
Le contraste me fait entendre la fragilité d’un pouvoir qui doit sans cesse se faire confirmer. La grandeur criée et la puissance réelle ne se mesurent pas au même bruit. Ma parole devient plus droite lorsque je peux renoncer à être le centre de chaque scène.
La leçon offerte à celui qui craint
Allah le saisit d’un châtiment exemplaire pour l’au-delà et la vie première ; une leçon demeure pour celui qui craint (25–26). Le récit dépasse sa fin historique pour rejoindre le lecteur.
La crainte rend cette leçon recevable. Je peux observer la chute de Pharaon en me tenant hors de toute ressemblance ; je peux aussi y reconnaître ce qui, en moi, se raidit devant une limite juste. Le rappel devient alors un appel à revenir.
Le vrai Seigneur entoure la prétention
Son Seigneur appelle Moïse ; ton Seigneur est la destination proposée à Pharaon ; je suis votre seigneur est ensuite la prétention citée (16, 19, 24). Plus loin reviennent la station devant son Seigneur et le terme de l’Heure auprès de ton Seigneur (40, 44).
Les pronoms changent, et le Seigneur véritable demeure. La proclamation de Pharaon se tient au milieu d’une souveraineté qui la précède et lui survit. Je ne deviens pas la source de ma vie en multipliant les possessifs autour de moi.
La question de la création rend la grandeur à Allah
Êtes-vous plus difficiles à créer, ou le ciel qu’Il a bâti ? Il en a élevé la hauteur et l’a ordonné (27–28). La question ramène la résurrection à la puissance du Créateur.
Celui qui se proclamait le plus haut se tenait sous un ciel qu’il n’avait pas élevé. Ce rapprochement de sens rend à la prétention sa mesure. Je peux reconnaître les œuvres de ma main en me souvenant de tout ce qui porte ma main et demeure hors de mon pouvoir.
La nuit et sa clarté
Allah assombrit la nuit du ciel et fait paraître sa clarté (29). Obscurité et lumière appartiennent à Son ordre.
La nuit garde sa place dans le monde reçu ; elle n’est pas une faute. L’alternance m’apprend que je ne possède ni la durée du voile ni le moment où les choses apparaissent. Je dois répondre à la vérité qui m’est donnée dans le temps où elle m’atteint.
La terre déployée et la vie nourrie
La terre est étendue, son eau et ses pâturages en sont tirés, les montagnes sont établies (30–32). La création apparaît dans ses gestes de préparation et de soin.
Faire sortir revient pour la clarté, puis pour l’eau et les pâturages (29, 31). J’en médite la générosité : ce qui était hors de ma portée vient soutenir ma vie. Le monde est reçu avant d’être le lieu de mes projets.
Une provision pour vous et vos troupeaux
Pour votre jouissance et celle de vos troupeaux (33). Matāʿ nomme l’usage bienfaisant de ce qui vient d’être décrit.
La mention des animaux me rend à une dépendance partagée. Nourriture et eau soutiennent la vie que je reçois ; leur abondance ne fait pas de moi un être indépendant. La question demeure de savoir quelle orientation je donne à ces moyens.
Le grand signe et le grand bouleversement
La grande catastrophe survient (34). Al-kubrā revient après le grand signe montré à Pharaon (20).
Le signe pouvait être accueilli tandis que le retour était ouvert ; le bouleversement vient comme événement. La même grandeur nommée fait entendre la différence entre voir pour répondre et voir lorsque le résultat de la réponse se manifeste.
Le récit particulier devient une adresse à chacun
Dans le récit, il a transgressé précède le grand signe (17, 20). Dans la dernière scène, la grande catastrophe précède quant à celui qui a transgressé (34, 37).
L’ordre s’inverse : ṭaghā puis kubrā, kubrā puis ṭaghā. La conduite singulière de Pharaon ouvre une question qui concerne désormais toute personne. Le lecteur ne peut laisser la leçon enfermée dans un seul nom.
L’effort revient en mémoire
L’être humain se souvient de ce pour quoi il a œuvré (35). Saʿā reprend la racine de l’effort de Pharaon qui se détournait (22).
Ce que j’ai fait pour éviter un appel revient lui aussi parmi mes actes. La mémoire finale donne au travail présent sa portée : j’aimerais pouvoir retrouver ce que j’accomplis comme une réponse fidèle, et non comme un détour longtemps entretenu.
La Fournaise est rendue visible
La Fournaise est exposée à celui qui voit (36). Le regard revient après le signe montré, avant la vision finale de l’Heure (20, 46).
Faire paraître la clarté, faire sortir l’eau et rendre visible le jugement dessinent des scènes différentes de dévoilement. Leur voisinage nourrit ma conscience de ce qui finit par apparaître. Je demande à Allah de me donner maintenant la sincérité du retour, avec l’espérance de Son pardon.
Deux demeures et deux directions
Celui qui transgresse et préfère la vie présente trouve la Fournaise comme demeure (37–39). Celui qui craint de se tenir devant son Seigneur et retient son âme loin du désir qui l’égare trouve le Jardin comme demeure (40–41).
Les deux phrases se répondent jusque dans al-maʾwā. La destination est liée à une conduite et à ce qu’elle préfère. Le bienfait du matāʿ peut soutenir ma fidélité ; lorsque j’en fais la fin de toute chose, mon regard se ferme sur ce qui devait me porter vers le retour.
Mettre une limite au désir
Ṭaghā et nahā se font face : dépasser la limite ou retenir l’âme (37, 40). La crainte de la station devant le Seigneur donne à cette retenue sa direction.
Je n’ai pas à éteindre toute joie ni toute aspiration. J’apprends à refuser au désir le droit de décider seul, surtout lorsqu’il exige un tort ou repousse toujours le bien reconnu. Une retenue concrète peut devenir aujourd’hui le début d’une liberté plus juste.
L’invitation à se purifier trouve sa réponse
Purification, guidance et crainte étaient proposées à Pharaon (18–19). La crainte devant le Seigneur et la maîtrise de l’âme décrivent ensuite la voie du Jardin (40–41).
Le portrait final fait entendre ce que l’invitation ouvrait. La réponse tient dans une vie qui consent à être guidée. Le Jardin demeure une promesse à espérer d’Allah, et je peux en accueillir l’appel dans un geste de fidélité présent.
L’Heure et les montagnes établies
Ils demandent au Prophète quand l’Heure arrivera à son terme (42). Mursāhā reprend la racine d’arsāhā, les montagnes établies (32).
La stabilité visible et le rendez-vous invisible se rapprochent. Je peux être tenté de demander une date afin de calculer combien de temps différer encore. La réponse ramène au Seigneur ce dont je ne dispose pas : le terme de l’Heure (43–44).
Le terme de l’Heure et la limite intérieure
Muntahāhā, son terme, et nahā, retenir, relèvent de la même racine n-h-y (40, 44). Le terme qui ne m’appartient pas rencontre la limite que je suis appelé à poser dans ma conduite.
Je ne maîtrise pas l’Heure. Je peux cependant répondre à l’appel qui me rejoint et demander l’aide d’Allah pour contenir un désir injuste. La question de la destination devient plus pressante que celle du calendrier.
Vers ton Seigneur
Vers la purification, vers ton Seigneur, auprès de ton Seigneur est son terme : ilā accompagne la proposition de Moïse et la réponse sur l’Heure (18–19, 44).
La sourate garde ainsi une direction au milieu des questions sur le temps. Le lendemain ne m’est pas donné comme une possession ; le présent m’est offert pour me tourner. Je peux faire de l’incertitude de l’échéance une raison d’être fidèle maintenant.
Le rappel et la mission du messager
L’être humain se souviendra de son effort ; le Prophète est interrogé sur l’Heure, puis sa mission est rappelée : avertir celui qui la craint (35, 43–45).
La racine du souvenir rapproche les passages, dans des contextes distincts. Le messager transmet l’avertissement sans posséder la date. Ce dont j’ai besoin pour commencer à revenir m’est déjà adressé.
Une soirée ou sa matinée
Le jour où ils la verront, leur séjour leur semblera n’avoir duré qu’une soirée ou sa matinée (46). Ḍuḥāhā revient après la clarté sortie de la nuit du ciel (29).
La lumière qui éclairait le monde devient la mesure brève d’une vie regardée depuis l’Heure. Le lendemain que j’imaginais si vaste retrouve une autre proportion. Je voudrais ne plus lui confier sans cesse l’essentiel de ma réponse.
Le pas qui peut être fait aujourd’hui
Je quitte An-Nāziʿāt en entendant encore : voudrais-tu te purifier ? L’invitation reste assez proche pour devenir un acte. Reconnaître un tort, rendre un droit, reprendre une adoration, contenir une parole injuste : le retour trouve une place dans la journée qui m’est donnée.
Je confie à Allah le terme que je ne connais pas et Lui demande de guider ma réponse. Mon espérance peut commencer dans ce pas sincère, pendant que je peux encore choisir de le faire.