La réussite commence avant les applaudissements
Je cherche parfois la preuve de ma réussite dans une porte qui s’ouvre, un résultat qui augmente ou une parole qui me reconnaît. Lorsque ces signes tardent, je finis par douter de la valeur de ce que j’accomplis en silence.
Al-Muʾminūn commence par une annonce :
﴿قَدْ أَفْلَحَ الْمُؤْمِنُونَ﴾
Les croyants ont certes réussi. (23:1)
Cette sourate mecquoise de cent dix-huit versets me ramène à ce qui prend forme dans une vie de foi. Le falāḥ de l’ouverture revient aux balances, puis la fin dit que les négateurs ne réussissent pas (23:102, 117). Entre l’annonce, le dévoilement et cette limite, une existence apprend à répondre à Allah.
La prière ouvre et garde
Le premier portrait commence par le recueillement dans la prière. Il se termine par la garde assidue des prières (23:2, 9).
Être présent dans le rendez-vous et préserver le rendez-vous lui-même se répondent. L’attention donne au geste sa profondeur ; la fidélité dans le temps permet à cette attention de revenir et de grandir.
Je ne peux pas exiger que chaque prière me livre aussitôt une transformation visible. Je peux lui donner sa place, y revenir avec ce que je suis et protéger ce retour contre ce qui l’efface peu à peu de ma journée.
Quitter ce qui disperse la parole
Les croyants se détournent du laghw, des paroles et occupations vaines (23:3). Le portrait ne fait pas de tout repos une faute. Il me demande de regarder ce qui occupe ma voix et mon attention sans nourrir ni vérité, ni relation, ni bien.
Plus loin, la récitation des versets rencontre le recul orgueilleux et les propos de la nuit, puis la question : n’ont-ils pas médité la parole (23:66-68) ?
La place que je laisse à une parole dépend aussi de ce que je consens à ne plus entretenir. Le silence peut devenir une disponibilité où le rappel cesse d’être seulement un son parmi les autres.
Ce qui est confié demande à être gardé
L’aumône purificatrice, la garde de l’intimité dans les limites énoncées, le respect des dépôts et des engagements prolongent le recueillement (23:4-8).
Ces traits forment une vie dont autrui peut aussi éprouver la fidélité. Ce que je reçois n’est pas entièrement livré à mon impulsion : une part appelle le partage, une autre le respect d’une limite, une autre encore la parole tenue.
Puis les croyants sont nommés héritiers du Firdaws, où ils demeureront (23:10-11). La promesse donne à ces gestes ordinaires un horizon qui les dépasse. Je les accomplis en serviteur, dans l’espérance du don.
Accueillir le temps de la formation
La création humaine est racontée par étapes : une substance tirée de l’argile, une goutte dans un séjour sûr, puis l’adhérence, la chair en formation, les os revêtus de chair et une autre création (23:12-14).
Les « puis » et les enchaînements de la phrase donnent à entendre une formation. Le même passage conduit ensuite à la mort et à la résurrection (23:15-16).
En méditant ce parcours, j’apprends à honorer les étapes d’une fidélité. Je peux être appelé à mûrir longtemps et à répondre sans retard lorsqu’un bien se présente. La patience de la formation et la promptitude de la réponse ont chacune leur moment.
L’eau est donnée avec mesure
Allah a créé au-dessus des hommes sept voies et ne néglige pas la création. Il fait descendre l’eau avec mesure, l’établit dans la terre et demeure capable de la retirer (23:17-18).
Le don me précède et sa présence n’est pas une possession acquise une fois pour toutes. Par cette eau viennent les jardins, les fruits et l’arbre du Sinaï qui donne son huile ; les troupeaux offrent boisson, nourriture, bienfaits et transport (23:19-22).
L’abondance de ces dons est réelle. Elle me confie des possibilités. Le temps, la force et la subsistance que je reçois demandent ce que j’en ferai ; leur présence seule ne prononce pas mon succès.
Un séjour sûr, une vie accueillie
Le mot qarār accompagne le séjour sûr où commence la formation humaine. Il revient lorsque le fils de Maryam et sa mère, ensemble désignés comme un signe, sont accueillis sur une hauteur offrant stabilité et eau courante (23:13, 50).
La matrice et le refuge de la mère et de l’enfant restent deux lieux distincts. Leur rapprochement fait apparaître le soin d’une vie rendue possible dans un espace qui la reçoit.
Je reconnais alors la valeur de ce qui protège une croissance : un lieu, une présence, une habitude fidèle. Tout ce qui soutient discrètement la vie mérite une gratitude que le seul éclat des résultats pourrait me faire oublier.
Noé reçoit une tâche avec le secours
Noé appelle à adorer Allah et à Le craindre. Les notables réduisent son message à une volonté de prendre l’ascendant sur eux et réclament le modèle d’un envoyé angélique. Noé demande le secours devant leur démenti (23:23-26).
La réponse lui confie la construction de l’arche sous le regard et la révélation d’Allah. L’ordre de faire entrer les siens comporte la limite de ceux contre qui la parole est déjà prononcée (23:27).
Une fois installé avec ses compagnons, il reçoit les mots de la louange pour la délivrance, puis la demande d’une arrivée bénie (23:28-29). Le secours contient un travail, une limite, une gratitude et une nouvelle prière. Recevoir ne met pas fin à la réponse du serviteur.
Quand la perte reçoit le mauvais nom
Les notables du récit suivant assurent qu’obéir à un homme semblable à eux serait une perte. Pharaon et ses notables refusent de croire deux hommes dont le peuple leur est asservi (23:33-34, 45-48).
Ils évaluent la vérité selon une place à conserver. La dépendance physique, la nourriture commune ou la domination politique deviennent des arguments pour ne pas entendre.
À la fin, la perte reçoit son nom juste : ceux dont les balances sont légères se sont perdus eux-mêmes (23:103). Je peux garder une position et perdre ma personne dans le soin exclusif de la défendre.
Les générations ont aussi leur temps
Une génération est suscitée après une autre, puis des générations, puis des messagers envoyés successivement. Aucune communauté ne devance son terme ni ne le retarde (23:31, 42-44).
Le récit du démenti se répète, jusqu’à faire de peuples autrefois présents des histoires racontées. Avec Moïse, le Livre donné demeure une ouverture vers la guidance (23:44-49).
L’histoire me rappelle la dignité d’un temps encore habitable. Je peux recevoir une parole et lui répondre aujourd’hui. Reporter sans cesse cette réponse consomme le temps même dont j’attends de meilleures conditions.
La même nourriture, une réponse différente
Le fait que l’envoyé mange et boive comme les autres est utilisé pour refuser sa mission. Pourtant, l’appel adressé aux messagers leur dit de manger des bonnes choses et d’accomplir des œuvres justes (23:33, 51).
La condition corporelle devient le lieu d’une responsabilité. Le don qui entre dans une vie peut y nourrir un acte de justice, une parole vraie, une aide offerte.
Je regarde autrement ce qui m’est accordé. La question ne se limite plus à la quantité reçue : quelle réponse ma vie donne-t-elle à ce qui la nourrit ?
La joie d’un fragment peut enfermer
Les messagers sont réunis dans une seule communauté, sous un seul Seigneur qui appelle à Le craindre. Puis les hommes divisent leur affaire entre eux, chaque groupe se réjouissant de ce qu’il détient (23:52-53).
Le fragment peut être tenu avec une telle satisfaction qu’il cesse de chercher ce qui lui manque. La possession d’une part devient une fermeture à ce qui pourrait la remettre à sa juste place.
Je retrouve cette attitude lorsque je protège une idée parce qu’elle m’appartient. La joie de recevoir peut demeurer ouverte à la vérité ; elle se durcit lorsqu’elle se satisfait d’elle-même.
Ce qui nourrit peut devenir ce qui submerge
Le mot ghamra décrit l’état où les groupes sont laissés pour un temps, puis celui des cœurs recouverts devant le rappel (23:54, 63).
L’image de ce qui recouvre rejoint pour moi celle de l’eau mesurée. Un don peut nourrir une vie ; la manière de s’y absorber peut aussi empêcher d’entendre ce qui l’appelle ailleurs.
Le texte évoque des œuvres que ces hommes poursuivent. Il me demande de regarder la direction de mon activité. Une journée remplie ne dit pas encore si j’ai répondu à ce qui m’était confié.
Le don ne prononce pas le verdict
Pensent-ils que les biens et les enfants dont Allah les pourvoit signifient qu’Il se hâte pour eux vers les biens ? Ils ne perçoivent pas ce qu’il en est (23:55-56).
La question rompt l’équivalence trop rapide entre recevoir davantage et être déjà déclaré meilleur. La richesse et les proches demeurent des dons ; l’erreur consiste à en faire une attestation qui dispenserait de répondre.
Je peux remercier sans me couronner. La gratitude garde ce qui m’arrive dans la relation avec Celui qui me le confie.
Une hâte qui garde le cœur humble
Viennent ceux que la crainte de leur Seigneur rend vigilants, qui croient en Ses signes, ne Lui associent rien et donnent ce qu’ils donnent avec des cœurs saisis à l’idée du retour vers Lui. Ce sont eux qui se hâtent vers les bonnes œuvres et y devancent (23:57-61).
Le sujet du mouvement change. Les premiers imaginaient que le bien se pressait vers eux ; les seconds se pressent eux-mêmes vers le bien.
Leur ardeur ne devient pas suffisance. Ils agissent et gardent le sens du retour. Je demande cette promptitude qui engage ma force sans me faire oublier mon besoin d’être accueilli.
La capacité est connue, l’acte est conservé
Après cette hâte vient une mesure qui apaise : aucune âme n’est chargée au-delà de sa capacité. Auprès d’Allah se trouve un Livre qui parle avec vérité, et les hommes ne sont pas lésés (23:62).
La responsabilité ne se confond pas avec une compétition d’apparences. Le jugement vrai ne dépend pas de ce que les autres ont réussi à voir de mon effort.
Je peux travailler selon ce qui m’est réellement possible. La discrétion d’un acte n’en efface pas la vérité ; sa visibilité ne lui donne pas davantage qu’il ne porte.
L’épreuve ne répond pas à ma place
La sourate décrit des hommes qui poursuivraient leur transgression même si leur mal était retiré. Lorsqu’ils ont été atteints par le châtiment, ils ne se sont ni abaissés devant leur Seigneur ni tournés vers Lui en supplication (23:75-77).
L’événement peut toucher une vie sans que cette vie consente au retour. La facilité comme la peine rencontrent une personne qui reste appelée à répondre.
Je ne demande donc pas seulement que les circonstances changent. Je demande aussi un cœur qui sache recevoir le soulagement avec gratitude et chercher Allah au sein de ce qui demeure difficile.
La vérité garde sa mesure
Le Livre parle avec vérité. Le Messager apporte la vérité, même si beaucoup la détestent. Si la vérité suivait leurs désirs, les cieux, la terre et ceux qui s’y trouvent seraient corrompus (23:62, 70-71).
La parole ne reçoit pas sa rectitude du confort qu’elle me procure. Mes désirs peuvent exprimer un besoin ; ils ne deviennent pas pour autant la mesure de ce qui doit être vrai.
Ce fil traverse encore l’affirmation que la vérité leur a été apportée, puis la proclamation d’Allah comme Roi véritable (23:90, 116). Je cherche à laisser ma conduite être instruite par le vrai, jusque dans les endroits où je préférerais le réécrire.
Des fragments à l’unité du monde
Chaque groupe se réjouissait de ce qu’il avait. Plus loin, l’hypothèse de divinités multiples montre chacune emportant sa création et certaines dominant les autres (23:53, 91).
La division des hommes et cette hypothèse concernant le monde ne sont pas de même nature. Le rapprochement m’aide cependant à voir ce que produit la prétention de chaque part à devenir une autorité absolue.
Allah n’a pas d’enfant et aucune divinité n’est avec Lui. Il connaît l’invisible et le visible (23:91-92). L’unité vers laquelle je reviens n’est pas fabriquée par mon désir de cohérence : elle appartient au Seigneur auquel je me soumets.
Les facultés reçues appellent la gratitude
Allah a fait naître pour les hommes l’ouïe, la vue et les cœurs ; la gratitude est faible. Il les a répandus sur la terre, vers Lui ils seront rassemblés, et Il fait vivre et mourir (23:78-80).
Le verbe de la formation, entendu dans la création et les générations, rejoint ici les facultés par lesquelles je reçois le monde. Posséder une capacité ne dit pas encore comment je l’exerce.
Je peux entendre davantage et écouter moins. Voir beaucoup et ne rien laisser devenir reconnaissance. Le don des sens me demande une présence qui remercie par son usage.
Savoir répondre, vivre sa réponse
À qui appartiennent la terre et ceux qui l’habitent ? Qui est le Seigneur des sept cieux et du Trône immense ? En quelle main se trouve la souveraineté de toute chose, Lui qui protège et contre qui personne ne peut protéger (23:84-88) ?
À chaque fois, ils répondront : à Allah. Et chaque réponse reçoit une nouvelle question : ne vous rappellerez-vous donc pas ? Ne Le craindrez-vous donc pas ? Comment êtes-vous détournés (23:85, 87, 89) ?
La bonne réponse peut demeurer sur les lèvres. Je demande qu’elle atteigne mes choix. Si je sais à qui appartient la terre, ma manière d’y prendre et d’y donner peut commencer à en témoigner.
Ne pas laisser le mal choisir ma réponse
Le Messager reçoit une prière pour ne pas être placé parmi les injustes si le châtiment annoncé lui est montré. Puis il lui est demandé de repousser le mal par ce qui est meilleur et de chercher refuge contre les incitations des démons et leur présence (23:93-98).
La garde du commencement devient une manière d’affronter l’atteinte. Elle protège aussi la forme de la réponse que je vais donner.
Je peux défendre le vrai sans laisser ma blessure gouverner ma parole. Ce que je subis n’est pas encore ce que je choisis d’en faire ; c’est dans ce passage que ma responsabilité prend corps.
Le retour réoriente le présent
Les croyants donnent en sachant qu’ils retournent vers leur Seigneur. À l’approche de la mort, un homme demande à être renvoyé pour accomplir un bien dans ce qu’il a laissé. La fin interroge l’idée d’une création sans but et sans retour (23:60, 99-100, 115).
Le même horizon reçoit des directions différentes : aller vers Allah, réclamer un retour dans la vie passée, avoir vécu comme si aucun retour n’attendait.
Je ne possède pas le moment du seuil. Je possède encore une occasion d’agir avant de demander, trop tard, le temps que je laissais passer.
La parole tardive ne rouvre pas la vie
À la demande de revenir pour bien agir, la réponse est non : ce n’est qu’une parole qu’il prononce. Derrière eux se trouve une barrière jusqu’au jour de leur résurrection (23:100).
Le barzakh donne au report une limite. Le demandeur désire désormais accomplir ce qu’il avait laissé ; il ne peut reprendre à sa convenance le cours de sa vie terrestre.
Cette scène rend mon présent plus précieux. Je peux encore tenir une promesse, réparer une injustice, faire place à la prière. Je demande de reconnaître cette possibilité avant qu’elle ne devienne seulement ce que je regrette.
La balance révèle une responsabilité personnelle
Lorsque la Trompe retentit, les liens de parenté ne leur servent plus et ils ne s’interrogent pas entre eux. Puis viennent les balances lourdes de ceux qui réussissent et les balances légères de ceux qui se sont perdus eux-mêmes (23:101-103).
L’héritage d’un nom ou la protection d’un groupe ne remplace pas la réponse personnelle. Le jugement fait paraître ce qui a été vécu sous le regard d’Allah.
La présence dans la prière, le soin du dépôt, le bien accompli et la patience ont une portée qui précède leur reconnaissance. Je cherche à les vivre sans prétendre connaître d’avance mon propre poids.
Allah garde la parole des méprisés
Le jugement rappelle aux négateurs que les versets leur étaient récités et qu’ils les démentaient. Leur demande de sortie rencontre la fermeture de la parole (23:105-108).
Puis une autre parole est conservée : des serviteurs disaient qu’ils avaient cru et demandaient le pardon et la miséricorde. Ils étaient devenus un objet de moquerie ; Allah annonce maintenant leur récompense pour leur patience et leur réussite (23:109-111).
La dérision n’a pas décidé de leur valeur. La prière que d’autres trouvaient méprisable est retenue dans le récit du jugement. Je peux garder une parole vraie sans lui demander de gagner d’abord l’approbation de ceux qui rient.
Le temps compté, la vie confiée
Interrogés sur la durée de leur séjour sur la terre, ils répondent : un jour, ou une partie d’un jour. Il leur est dit qu’ils n’y sont restés que peu de temps (23:112-114).
Cette brièveté ressentie défait la sécurité que je prête à un calendrier encore plein. La longue suite de mes projets peut me faire oublier que le temps même de les former est reçu.
La question suivante porte sur le sens : pensiez-vous avoir été créés sans but et ne pas être ramenés vers Allah (23:115) ? Le temps a une destination, et mon présent peut déjà lui répondre.
De mes suppositions au compte véritable
Une première question dénonçait la supposition que l’afflux des biens et des enfants attestait un empressement du bien en leur faveur. Une seconde interroge la supposition d’une création sans but. Puis le compte de celui qui invoque une autre divinité est remis à son Seigneur (23:55-56, 115, 117).
Le voisinage de ḥusbān, la supposition, et de ḥisāb, le compte, redresse ma manière d’évaluer. Je peux mal lire ce que je reçois, puis mal lire l’existence entière.
Le Livre qui parle avec vérité et les balances ne dépendent pas de cette lecture. La réussite demande une foi vécue devant le Roi véritable, à qui appartiennent le jugement et la mesure.
Le dernier mot est une demande de miséricorde
La prière des serviteurs patients revient dans la dernière adresse :
﴿رَبِّ اغْفِرْ وَارْحَمْ وَأَنْتَ خَيْرُ الرَّاحِمِينَ﴾
Seigneur, pardonne et fais miséricorde ; Tu es le meilleur des miséricordieux. (23:118)
Je quitte Al-Muʾminūn avec une autre manière d’interroger mon jour : qu’est-ce qui prend forme dans ma fidélité, et comment ai-je répondu à ce qui m’a été donné ?
Je garde, j’apprends, je donne, je me hâte vers le bien. Et mon effort demeure une vie de serviteur : il ne m’affranchit jamais du pardon et de la miséricorde que je demande à mon Seigneur.